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la petite collection

Tribu de Joachim Lafosse

Filmer le déchirement, la dislocation d’une famille n’est rien de facile. Si le thème est commun, et a pu se prêter ici et là a une foule de traitements divers, la tâche n’est pas rendue plus aisée de traduire visuellement ce que constitue l’éclatement de l’unité que l’on veut voir dans ce qu’il est ordinaire d’appeler le noyau familial. Avec Tribu, qui est un film de fin d’étude, Joachim Lafosse emprunte à cette fin une voie qui fait violence aux habituels modes narratifs et ne sacrifie rien à l’image. Et peut-être fallait-il cela, briser la continuité de la narration, pour correspondre exactement à un sujet éprouvant au plus haut point. La première séquence donne la mesure. Thierry parle avec son père Jan, qui a quitté le foyer et s’est engagé il y a peu dans une relation nouvelle. La discussion amicale conduit, lorsque la mère de Thierry s'immisce en elle, à une lutte entre le père et le fils, sur laquelle s’achève la séquence, par un fondu au noir. La première scène est close, et le film a tout livré de son sujet. Il n’y aura pas d’énigme ni de rebonds, simplement des scènes où la violence d’emblée manifeste va être reprise, enrichie par le mouvement, rythmée par des instants de complicité qui va disparaissant entre le fils et sa mère.

Enchaînement de plans séquences fixes le plus souvent, Tribu fait montre d’une sobriété décisive. Il y a dans la réalisation un parti pris, comme c'est nécessairement le cas, le choix d'une manière minimaliste dans le traitement des images, qui répond à la paralysie où nous sommes parfois plongés du fait d’une situation émotive étouffante. La volonté de ne pas utiliser de moyens à caractère démonstratif offerts par la pratique du cinéma, la saisissante et égale sobriété des dialogues, donnent à ce film toute son envergure. Chaque plan s’achève sur un fondu au noir opéré au tournage, ce qui a pour effet de les proposer dans une lumière dont l'intensité est variée et en mouvement vers son extinction. Par cette "éteinte" de la lumière, par où s'éteint l'image elle-même, chaque plan conserve une relative indépendance. Nous assistons, non pas au développement rigoureux d’une situation, mais à l’exposition d’une série de tableaux qui, s’ils se suivent chronologiquement, n’en appellent pas les uns aux autres pour faire sens. Et il y a dans ce cheminement beaucoup de cohérence, car précisément il s’agit de filmer une situation où les repères ne sont plus, où les sentiments les plus douloureux s’imposent par eux-mêmes, ce qui les rend d’autant plus incompréhensibles, lors de moments où ils ne sont pas attendus, au cours d’une douche par exemple, pendant un repas ou durant une nuit passée avec une fiancée.

L’avant-dernier mouvement donne à voir la réconciliation, imprévisible, de Thierry avec son père, auquel il rend visite afin de voir l’enfant qu’il a eu de sa nouvelle union. La mère, qui était si proche de son fils, a disparu de l’écran, elle a vendu la maison qui garde seule le souvenir de l’histoire qu’eut cette famille avant le temps du déchirement. Les tout derniers plans le donnent à entendre, qui font voir des images très brèves, s’enchaînant par les mêmes fondus au noir, de la maison désertée et de la campagne qui l’avoisine. La réconciliation exigeait un départ, il fallait, pour s’engager avec une même personne dans des rapports d’un nouvel ordre, rompre avec un lieu qui ne laisse sans doute pas de faire miroiter des vies anciennes et regrettées.

Rodolphe Olcèse

Tribu, 2001, 35 mm, couleur, 24 mn.
Scénario et réalisation : Joachim Lafosse. Image : Michaël Inzillo. Interprétation : Cédric Feckhout, Kriss Cuppens, Jacqueline Bollen, Leïla Putcuitps. Production : Iad.

 

Article extrait de Bref n° 52 (été 2002).


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