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2009-12-15

Les Avatars de la critique

Un contrat moral lie le lecteur d'une revue de cinéma et ses critiques : on parle du film, de ce qu'il y a dans le film. Le critique a toute liberté pour le mettre en perspective, élargir, digresser etc. mais a-t-il le droit moral de l’instrumentaliser à seule fin de mise en valeur personnelle ?

Citation : critique de Avatar par le rédacteur en chef Cinéma de Télérama
Entre 7 et 9 ans, James Cameron était une petite fille : il dessinait des chevaux bleus à six pattes, des arbres à nouilles phosphorescents, des Pocahontas à museau. Ses parents, sans le contrarier, lui disaient : « Tu as beaucoup de goût, Jane » (on suppose qu’il se faisait appeler ainsi). Plus tard, entre eux, ils ajoutaient, navrés : « Beaucoup, mais mauvais. » Quelques décennies plus tard, James Cameron a décidé d’exhumer le Polly Pocket en lui. Son calcul est simple : puisque Titanic avait piqué l’argent des fillettes (une grande histoire d’amour) comme des garçonnets (une maquette géante dans une baignoire glacée), rebelote. Pour ces dames, la faune et la flore multicolores, pour ces messieurs, des scènes de baston à rallonge – et tant pis si les deux se marient moyen. Sachant qu’Avatar est censé réinventer le cinéma, il fallait, aussi, lui donner un semblant de fond, un vague sous-texte : au cœur de cette interminable transposition westernienne (les Cheyennes au fin fond de l’espace), la morale pro-Indiens prendra la forme d’un gros gloubiboulga écolo et d’une exaltation panthéiste crypto-miyazakienne. Les deux sont d’un tel simplisme, d’une telle bêtise qu’on ne craint de vexer aucun croyant (écolo ou panthéiste) en recommandant la fuite ou le fou rire.
Aurélien Ferenczi

Superbe exemple de critique convenue, genre auquel s’adonnent trop souvent certains supports : on sait en gros l’opinion que l’auteur / le journal va défendre, avant de la lire, comme un éditorial de l’Humanité en 1952.

Pour Ferenczi et certains de ses confrères, entre les films et réalisateurs que citent automatiquement les cinéphiles bien-pensants et les autres, la frontière est définitivement étanche. Les réalisateurs semblent appartenir des lignées nobles ou ignobles, donc fréquentables ou infréquentables.
Les nobles sont les vaches sacrées (qui tirerait sur Fritz Lang ?), que généralement d’autres ont déjà consacrés il y a longtemps dans les Cahiers, Positif, voire un bulletin de l’Ufoleis, et bien sûr les copains. C’est une critique Flaubertienne tendance Pécuchet (« Non seulement Jésus est le fils de Dieu, mais il est d’une très bonne famille du côté de sa mère »).
Cameron lui est ignoble, forcément ignoble comme dirait Marguerite D. Comme Emmerich, Jackson, Bay ou tout autre manipulateur de dollars et d’effets spéciaux. Ergo : le King Kong bricolé en 1933 est un chef d’œuvre, King Kong 2005 une daube, et Planète interdite (nanar majeur) enfonce Avatar. Malheureusement un revisionnage dépassionné et méticuleux oblige à reconsidérer le classement à tous égards…

Le problème est que ces avis convenus –on ne saurait parler de critique, il n’y a aucun argument ni analyse factuelle- ne reposent pas sur une lecture d’œuvre, ils expriment seulement l’application quasi pavlovienne d’automatismes, de trames, de filtres littéraires ou politiques mais pas cinématographiques.

Critique inutile alors ? Pour le public oui (beaucoup se désabonnent), mais pas pour l’auteur, qui s’offre la vanité sans risque d’un billet d’humeur. Sans risque ici parce qu’il est rédac-chef de la rubrique cinéma (il ne va pas se virer lui-même), que s’attaquer à un critique est dangereux, que ce feuillet affirme seulement l’appartenance à une chapelle, voire à un sang (noble/ignoble, on y revient) et qu’il s’adresse à cette chapelle. Il s’agit clairement d’article de connivence : le film est un prétexte à se conforter entre soi. « Nous n’avons pas les mêmes valeurs », disent Messieurs Bordeaux-Chesnel.

Pourrait-il en être autrement ?

Pour lire un film il est souvent utile d’avoir des clefs, comme pour lire certaines peintures par exemple. Une lecture naïve peut être pauvre. Certaines de ces clefs sont historiques, culturelles. Elles font partie d’un fond commun, d’une culture « d’honnête homme » qu’un critique comme tout homme ou femme de culture peut aider à rafraichir, voire enrichir.
Reste le problème de la critique spécialisée et de son apport.
A côté du scénario et des références littéraires qu’on plaque banalement dessus, il existe des dimensions proprement cinématographiques comme la subtilité d’un raccord de montage (une image en plus ou en moins signe un style), le jeu sur la profondeur de champ et les glissements de points, la lumière, la spatialisation sonore, les relations son-image, la musicalité d’un montage, et tout le jeu comparatif qu’on peut en tirer sur un plan critique. Le critique spécialisé peut, avec sa culture et ses compétences spécifiques, enrichir la réflexion du lecteur, élargir son point de vue. Son existence se justifie alors pleinement.

Qu’un décorticage étayé n’intéresse pas Ferenczi est légitime à titre personnel, mais en tant que critique de cinéma ? De fait les dimensions cinématographiques qui réclament une analyse fine, voire technique, offrent peu de support à l’exercice favori de certains critiques : parler d’eux même, de leurs valeurs et de leur coterie.

Il y avait pourtant beaucoup à dire sur l’œuvre, ses réussites et ses limites, en tout cas matière à s’interroger sur l’évolution du cinéma (langage, économie, enjeux ), le retour du relief, ses causes et ses limites etc. etc.

Ferenczi passe donc tout cela en silence pour briller comme l'Abbé de Vilecourt de Ridicule (Leconte, 1996) qui prétend par vanité démontrer avec le même brio l’existence ET la non existence de Dieu, négligeant le fond pour le plaisir de la forme et des happy fews. Lui au moins prenait un risque.

Cela n’est pas seulement vain : quand la critique de Ferenczi porte sur l’enfance de Cameron, elle sonne comme une critique de Je suis partout où c’est la nature (la race ?) de l’auteur qui compte et pas l’oeuvre. Toutes les affirmations infamantes (« piquer l’argent des petites filles ») coulent alors de source. On sait où cela mène.

Avec ce film de science fiction, Télérama vient de faire un bond de 66 ans dans le temps. En arrière!

Publié par Guy-Louis Mier | Catégories :

commentaires

Cher Guy-Louis,
Il y aurait beaucoup à dire évidemment. Vous vous étranglez à la lecture de la critique de Télérama comme je m'étrangle régulièrement en écoutant Le Masque et la plume (certain-e-s critiques venant typiquement y faire leur numéro, dénaturer les films pour se faire valoir... Oui Danielle H., Alain R., on parle bien de vous...).
Et puis quoi ?
Depuis toujours, la critique (une certaine critique plutôt) est le terrain de la mauvaise foi, de l'esbroufe, de la formule à l'emporte-pièce. Parfois on aime ça (Manchette, Bory), parfois pas.
Ce qui, à titre personnel, me plait dans une critique de film (mais peut-être le terme "critique" n'est-il pas le plus approprié) n'est pas forcément ce que vous y cherchez, vous.
Peu m'importe ici que Télérama me parle de découpage, de technique. Ce n'est pas forcément leur terrain. La maîtrise technique, la technologie "révolutionnaire" ne font pas les grands films, ce n'est pas un scoop quand même ! D'autres publications vont se gargariser de technique à propos d'Avatar, lécher les bottes de Cameron, en faire le Kubrick qu'il n'est pas (cf Libé il y a quelques jours).
Qu'un journaliste, un critique, signe un billet d'humeur sur ce film événement, je ne vois pas où est le problème, c'est même plutôt sain. Moi, ce texte m'a fait rire. Et je n'ai pas encore vu le Cameron. J'aime bien l'intuition qui est derrière. C'est absolument gratuit, j'en conviens, mais c'est drôle, c'est cohérent, cohérent tout du moins avec la vision que Ferenczi a du film.
J'attends impatiemment Avatar depuis des années. Enfin, un peu moins tout de même depuis que j'ai vu les images de la bande-annonce (les aliens sont si laids...). Bref, j'attends quand même le film, j'aime beaucoup Cameron, je regrette juste qu'il n'ait pas réalisé de chefs-d'œuvres, mais juste de très bons films (le meilleur ? Abyss bien sûr...).

Pour en revenir à la critique, c'est un vaste débat de savoir si on veut y lire des "écrivains de cinéma" ou juste du journalisme paresseux. Moi, j'aime bien qu'il y ait quelqu'un derrière un texte, une personnalité forte. Je n'ai pas forcément envie que l'on vienne me redire précisément ce que le cinéaste "a voulu dire". Cette approche, c'est celle qui amènerait à paraphraser les dossiers de presse (celui d'Avatar doit être pas mal, j'imagine). J'aime bien qu'une critique soit le fruit d'une collision entre un film et une personne. Qu'il y ait de la subjectivité, énormément de subjectivité. Du frottement. Des intuitions, aussi, qui, si elles sont fécondes et argumentées, viendront enrichir la vision que l'on a eu du film. Je pense à certains critiques contemporains, même à des collaborateurs de Bref.
Je n'aime pas les critiques de films dans Télérama, je les ai souvent trouvées convenues, je pouvais pronostiquer sur quel type de films le journal allait faire son fameux "pour/contre", degré zéro selon moi de l'identité éditoriale. Eh bien, au petit jeu des pronostics, je n'aurais pas misé sur la destruction critique d'Avatar dans le tiède Télérama. Finalement, ça fait du bien...

Vous écrivez : "Pour Ferenczi et certains de ses confrères, entre les films et réalisateurs que citent automatiquement les cinéphiles bien-pensants et les autres, la frontière est définitivement étanche. Les réalisateurs semblent appartenir des lignées nobles ou ignobles, donc fréquentables ou infréquentables." Allons donc ! Ce discours-là est pour le coup à côté de la plaque. Et mettre, pour valider cet argument, Cameron dans le même sac que Michael Bay et Roland Emmerich (ses héritiers médiocres), c'est de la mauvaise foi caractérisée... Tout le monde fait bien la différence entre Cameron et ses piteux ersatz... Et ce n'est pas en prenant comme exemple les deux versions de King Kong que vous allez me convaincre.Car si vous considérez que celle de Jackson est comparable à l'originale, nous aurons du mal à nous entendre (et encore moins si vous venez me parler d'effets spéciaux et de technique)...
Cela mis à part, justement, je ne crois pas qu'il y ait encore aujourd'hui des cinéastes dignes/indignes. Voyez les films défendus dans les Cahiers, dans les Inrocks, dans Libé, à la Cinémathèque (bientôt le cycle Jim Carrey !) : des objets de cinéma que l'on aurait considérés comme "cinéphiliquement impurs" il y a quelques années ne le sont plus. On peut aujourd'hui, même dans Les Cahiers, défendre un film mettant en scène Eric et Ramzy, un film d'horreur bis, un film comme Supergrave, et l'on sait comme des Carpenter, des Romero ou des Argento ont été récupérés par la critique (au moment - terrible paradoxe - où ils signaient leurs plus mauvais films).
Pour finir, prenez Spielberg, un cinéaste que, par bien des aspects, on pourrait comparer à Cameron... Beaucoup de critiques de cinéma très sérieux tiennent AI pour l'un des meilleurs films de ces dix dernières années (ce qui n'est pas mon cas, loin de là, mais là n'est pas le débat), d'autres soutiendront que le tout dernier Star Wars est un très grand film...
Bon, je m'arrête là pour le moment... Je suis presque aussi agacé qu'en éteignant ma radio après Le Masque et la plume...

Stéphane Kahn, "critique" qui, en 2009, a presque autant aimé Bienvenue à Zombieland que Montparnasse.

Écrit par Stéphane Kahn le 2009-12-15

Il paraît qu'il y a un "pour" dans le Télérama paru aujourd'hui...

Voilà, c'est typique de ce que je disais plus tôt : les "gros blockbusters d'auteurs" (on va les appeler comme ça) récoltent les 3/4 du temps un pour/contre dans Télérama (je pense aux films de Burton, de Jackson, de Mann, ce genre...). Ce n'est absolument pas le scénario que vous décrivez où le pauvre Jim serait une victime de la critique bien-pensante... J'aurais, pour le coup, préféré un vrai parti-pris de la part de Télérama. Las ! Ils resteront tièdes et prévisibles... C'est pour ça que je ne lis plus vraiment les critiques ciné de cet hebdomadaire...

Écrit par Stéphane Kahn le 2009-12-16

Cher Stéphane,
Ah que j'aurais aimé que Ferenczi consacre à sa critique le dixième du temps que vous avez généreusement accordé à la mienne ! Nous sommes globalement d'accord (mais sur King Kong, je suis prêt à la relecture plan à plan, alors que je n'aime particulièrement ni l'un ni l'autre ;-), mon papier est clairement un billet d'humeur, avec les injustices que cela implique (voulant faire court j'avais ainsi biffé une partie sur les revirements de la critique au fil du temps par exemple). Je n'ai pas dit que LES critiques (j'en suis) fonctionnaient sur le mode du noble/ignoble, seulement quelques uns. Mais quand l'un d'eux est le rédacteur en chef "cinéma" d'une influente revue culturelle, cela a des conséquences.
Quant au rôle du critique, il ne s'agit évidemment pas de "redire ce que le cinéaste a voulu dire", j'ai parlé de mise en perspective, d'enrichissement, il s'agit de donner un éclairage qui peut dépasser le film même... mais qui au moins part de lui. J'aime beaucoup votre image de la collision entre un film et une personne. Il se trouve qu'Avatar frappant Ferenczi n'a pas fait jaillir d'étincelles, juste un peu de bouse ! Ma réaction allergique vient peut être de mes recherches actuelles, plongeant dans la France de Pétain et l'Amérique de Mac Carthy. Regrettable interférence entre le sens olfactif et le sens de l'humour... :-)
Je manque de temps, il me faudra revenir sur votre saine et stimulante réaction

Écrit par Guy-Louis Mier le 2009-12-16

Bon, je l'ai vu (enfin, disons plutôt je l'ai subi)...
Eh bien, Ferenczi a été bien gentil finalement...

Écrit par Stéphane Kahn le 2009-12-21

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