
Le Centre des arts et des lettres de la fondation Onassis, qui a ouvert ses portes à Athènes, en novembre 2010, est vite devenu un des lieux culturels phares de la capitale grecque. Son espace d’exposition a été inauguré en mars dernier, avec Polyglossia (du 14 mars au 30 juin 2011), qui a réuni des artistes d’origine grecque vivant à l’étranger, toutes générations confondues, parmi lesquels Kounellis, Samaras, Takis, Pavlos et Klonaris/Thomadaki. L’installation de ces dernières a particulièrement interpellé Anguéliki Garidis (docteur ès lettres, écrivain et critique d'art, a publié Les anges du désir chez Albin Michel en 1996). Œuvre de commande, cette création in situ met en scène la vidéo numérique Quasar*, datant de 2002-2003 et appartenant au Cycle de l’ange**.
Les artistes ont conçu un espace avec des murs en oblique créant des lignes de fuite qui plongent le spectateur dans l’univers sidéral, effet renforcé par une surface réfléchissante sombre installée en face de l’écran et dédoublant l’espace. Six projecteurs ont été utilisés pour investir l’espace de projection : de part et d’autre de l’écran principal ainsi que sur le plafond sont projetées de lentes explosions sidérales, démultipliant l’espace en lui donnant une profondeur. La qualité de la projection, la luminosité particulière des images renforcent l’impact sur le spectateur qui, déstabilisé, se retrouve suspendu comme au centre de l’univers.

Quasar de Klonaris/Thomadaki, vidéogramme. Photo © les artistes
La musique très intense de Spiros Faros, créée pour accompagner l’œuvre vidéo et diffusée ici en stéréo croisée, ajoute à l’effet spatial, envoûtant le spectateur, mis comme en transe par la vibration des sons électroniques et de la lumière. Cet environnement immersif a provoqué une réponse très forte chez un public nombreux de culture et d’âge très divers.
Entrant dans l’espace obscur de l’installation, le spectateur est assailli par la lumière qui scintille de tous côtés. Sur l’écran, un œil respire. Le visage de Maria apparaît tel celui d’une déesse immobile, visage sévère sur lequel s’impriment les mouvements de l’univers, la respiration des étoiles, des galaxies. Le visage de Katerina surgit sur l’écran, yeux planètes, démultipliés par le miroir. Cette mise en abyme de la figure du double traverse l’œuvre de Klonaris/Thomadaki. Yeux ouverts comme un monde qui s’éveille, fermés comme un trou noir. Surimpression de l’œil et de l’espace, où positif et négatif photographique s’échangent tour à tour, et où les veines des yeux griffent le ciel étoilé.
Ces anges immenses semblent observer sans le voir l’univers qui s’imprime sur eux comme sur un écran, de même que dans la vidéo Requiem pour le XXe siècle***, l’ange se superposait à l’histoire. Deux visages aux yeux grands ouverts, interrogateurs, observateurs, juges, indifférents.

Quasar de Klonaris/Thomadaki, paroi latérale de l'installation in situ
à la Fondation Onassis, Athènes, 2011. Photo © les artistes
L’œil, pris dans le tourbillon de l’univers, bat comme un cœur, présentant au cosmos son double organique et rappelant le Cycle des jumeaux****, où des figures de frères siamois se surimposaient sur l’infiniment petit, images agrandies d’un microcosme aquatique.
Les visages de Maria et Katerina se dédoublent, se superposent, s’imbriquent, s’échangent, et dans la surface réfléchissante, le spectateur devient un troisième œil, un troisième visage sombre scrutant l’univers. Va-et-vient entre lenteur et accélération du rythme, tourbillon apaisé par la respiration immuable des étoiles, dans les images projetées de part et d’autre de l’écran. La stridence de la musique casse le rythme hypnotique, accélérant les battements du cœur, lorsque l’ange hermaphrodite venu des premières œuvres photographiques et vidéographiques du Cycle de l’ange s’inscrit sur l’écran, figure première ou ultime, dédoublée, à la place des visages des “actantes”.
Et quand la fleur vient prendre la place de l’étoile, dans une accélération aux couleurs de feu qui abandonne le noir et blanc et le bleu profond de l’univers sidéral, la pulsation de la vie relie l’immensité de l’espace à l’éphémère splendeur d’une fleur qui s’offre.
Anguéliki Garidis
* Ce terme astronomique est une contraction de “Quasi Stellar Radiosource”. Avec Pulsar (2001) et Angel Scan (2007), Quasar fait partie des œuvres “extragalactiques” du Cycle de l’ange.
** Le Cycle de l’ange est un vaste ensemble d’œuvres “intermédia” que les artistes réalisent depuis 1985 à partir d’une photographie médicale d’hermaphrodite trouvée dans les archives du Dr Georges Klonaris.
*** Vidéo analogique du Cycle de l’ange réalisée par Maria Klonaris et Katerina Thomadaki en 1994, avec une musique originale de Spiros Faros.
**** Voir Klonaris/Thomadaki, Désastres sublimes. Les jumeaux, photographies numériques, Paris, Galerie J&J Donguy, éditions A.S.T.A.R.T.I., 2000
Pour en savoir plus, voir le gros plan dans Bref n°81 et www.klonaris-thomadaki.net